Paul Faure « La Conférence de Vienne », L’Avenir, Mars-Avril 1921

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La première conférence internationale des socialistes se réunit à Berne en février 1919. Un grand nombre de partis est absent pour des raisons divergentes : les bolcheviks, mais également les Italiens et les Suisses refusent de siéger à côté des majoritaires de guerre quand les Belges ne voulaient en aucun cas rencontrer les majoritaires allemands. La question de la révolution russe divise la conférence en deux camps, une majorité condamne le bolchevisme, une minorité se refuse de le faire de manière sommaire autour de Longuet et d’Adler. La présence aux côtés du minoritaire français du socialiste autrichien marque la place importante tenue par les austro-marxistes dans les relations internes au socialisme de l’époque. L’Internationale ne peut être reconstituée; seul un exécutif composé de Branting, Huysmans et Henderson est chargé de coordonner l’action socialiste au niveau européen. Une nouvelle conférence se réunit à Lucerne en août 1919 sans que s’aplanissent les divergences sur l’appréciation de la révolution bolchevique. La création de l’Internationale communiste (2-6 mars 1919) contribua à durcir les antagonismes au sein des délégations, une minorité se prononçant autour de F.Adler pour la création d’une Internationale synthèse des IIe et IIIe Internationales. Certains partis ne participent plus aux conférences internationales de la Deuxième Internationale. Ainsi, la SFIO et les sociaux démocrates indépendants allemands (USPD) ne sont pas représentés à la conférence de Genève en février 1920. Les français votent le retrait de la Deuxième internationale au congrès de Strasbourg de ce même mois sans se prononcer sur l’adhésion à la Troisième Internationale. Le 21 octobre 1920 le comité directeur de l’Independant Labour Party s’oppose aux Internationales déjà formées avant de proposer une réunion aux partis socialistes en accord avec cette opinion6. Cette initiative rencontre l’assentiment de plusieurs organisations dont le parti autrichien autour de Friedrich Adler et d’Otto Bauer. Le Parti socialiste suisse lance l’invitation pour que se réunissent à Berne les socialistes partageant les mêmes préoccupations : ne pas retourner à la IIe Internationale, intégrer la IIIe dans le respect de leur dignité et de la vie des organisations nationales. La CAP accepte de se rendre à l’invitation par 13 voix contre 11. Ainsi les reconstructeurs se dotent d’une perspective internationale opposable tant à la droite regroupée dans la IIe Internationale qu’à la gauche communiste. A l’issue de la conférence de Berne est adopté un manifeste appelant à la construction d’un centre international.

A l’issue du Congrès de Tours, les reconstructeurs demeurés à la SFIO maintiennent leur volonté d’aller  à Vienne reconstruire un centre d’action international qui s’adresse aux seuls socialistes révolutionnaires3. Cette dernière étiquette permet aux Français de se concevoir à égale distance des réformistes et des confusionnistes bolcheviques4. Ils ne perçoivent pas leur position comme « centriste » oscillant entre les uns et les autres mais comme base de recomposition de l’unité ouvrière.

Lors du premier CN de la SFIO continuée, un débat s’engage autour du mandat à accorder aux délégués pour la conférence de Vienne : plusieurs positions se dégagent5. La première est exprimée par Renaudel autour de deux axes : les délégués français doivent aller à Vienne nantis d’un texte souple afin d’agir pour la reconstruction d’une grande internationale. A sa droite, Paul-Boncour estime inconcevable une Internationale sans Belges ou Britanniques. Leur point commun est la reconnaissance du caractère irrévocable et international de la division socialiste/communiste. Face à ces deux orateurs, Jean Longuet réclame l’instauration d’une barrière avec l’impossibilité d’accueillir les éléments réunis dans la Deuxième Internationale. De plus à Renaudel réclamant un programme basé sur les principes traditionnels du socialisme il oppose l’actualité des points de l’Appel convoquant à la réunion de Vienne. Le mandat donné à la délégation française est large, sa composition assurera les garanties de perspicacité politique et d’expression socialiste La SFIO se refuse à privilégier une option, maintient les virtualités ouvertes par les discours de Renaudel et Longuet. La conférence s’ouvre le 22 février 1921 en présence de 78 délégués représentant 19 partis6. La participation française est marquée par les interventions de Jean Longuet et Renaudel, l’un et l’autre sont symboles des possibilités existantes pour les socialistes français. L’Internationale devient un des lieux d’affrontement droite/gauche, un des lieux de sa lecture. La où la droite souhaite une réunification avec la Deuxième Internationale adossée sur la nation comme référent politique, la gauche se prononce pour l’unité révolutionnaire autour d’actions rassemblant les trois Internationales. A l’issue de la conférence est crée l’UPSAI avec Vienne pour siège et Friedrich Adler pour secrétaire9. Dans un bilan de la conférence de Vienne, Longuet s’appesantit sur la particularité du nouveau regroupement international, centre d’action, quand Moscou est une internationale de division et que la deuxième a abdiqué toute volonté révolutionnaire10. Les militants de la gauche de la SFIO sont confortés dans leur action par la naissance d’une Internationale reflétant leur pratique nationale.

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« La Conférence de Vienne ne fut pas un congrès. Voilà ce qu’il faut tout d’abord retenir. Je veux dire que ce fut beaucoup plus un débat entre militants qu’une discussion pour laquelle des délégués auraient régulièrement été mandatés par des Partis.

Ceci ne diminue en rien l’importance de premier ordre de cette conférence. Des camarades d’au moins seize organisations socialistes européennes y ont participé. C’est un chiffre impressionnant et ce ne sont ni les railleries des uns ni les calomnies des autres qui effaceront cette page des luttes socialistes.

Ce que nous avions d’abord à constater à Vienne, et nous n’y avons point manqué, c’est que, malgré les prétentions des chefs de la IIe Internationale et celles des chefs de la IIIe Internationale, il n’y a plus, à proprement parler, d’Internationale du tout. Il y a des tronçons d’organisations rivales dont les adhérents polémiquent avec violence et qui se préoccupent davantage de s’accabler réciproquement que de réunir, pour un effort commun contre le capitalisme, toutes les forces ouvrières du monde.

Pour remédier à ces inconvénients graves, à cette universelle dispersion de nos troupes, qui ne pourraient se prolonger qu’au détriment du socialisme lui-même et de prolonger qu’au détriment du socialisme lui-même et de sa mission de salut dans tous les domaines de la civilisation contemporaine, la Conférence de Vienne avait à indiquer les erreurs et à dénoncer les fautes et à dénoncer les fautes des deux organismes internationaux actuels.

A l’un, à celui de la IIe Internationale, elle a reproché son confusionnisme, son ministérialisme, ses complaisance, parfois ses complicités avec les partis bourgeois. Elle a heureusement rappelé les principes de la lutte de classe et d’opposition vigoureuse à tous les systèmes politiques et économiques de la classe capitaliste, principes qui constituent la pierre de touche du socialisme, la base doctrinale hors de laquelle nous ne saurions bâtir rien de sérieux et de durable.

A l’autre, à celui de Moscou, à ses conceptions étroites et sectaires, elle a opposé la doctrine scientifique du marxisme et aussi la terrible leçon des faits.

Ainsi, la position prise par notre Parti, en son congrès de Strasbourg, a reçu à Vienne une approbation certaine ; et nous pouvons dire que cette position eût été celle de l’énorme majorité du Parti Français, si les manœuvres misérables de division entreprises partout par Moscou n’avaient pas trouvé subitement en France des concours aussi considérables qu’imprévus.

Vienne doit donc devenir, non une nouvelle Internationale, mais un centre d’action en vue de refaire l’unité internationale du prolétariat socialiste.

Un avenir prochain prouvera si ceux qui lui assigné cette noble et utile mission se sont trompés.

La Conférence a fait autre chose. Elle a tracé des directions générales et adopté des formules touchant l’attitude des divers partis socialistes au cours de la guerre.

J’ai été trop « minoritaire » pour ne pas trouver certaines de ces formules très heureuses. Mais, dirais-je toute ma pensée ? j’estime que Vienne aura mieux à faire que de répéter à toute occasion des jugements historiques. Le passé est le passé. J’entends bien qu’il faut s’en souvenir pour nous mieux armer pour les luttes et éventualités de demain et d’après-demain. Mais il ne servirait à rien de raviver à chaque instant le souvenir de nos discordes. Il s’agit surtout de refaire ses muscles pour l’action. C’est vers l’avenir qu’il convient de tourner ses regards. Si les règles de l’Internationale, celles du Parti, ont été trop faibles, mal adaptée aux circonstances, examinons-en la révision loyalement avec le souci d’écarter tout ce qui aurait un caractère de polémique personnelle ou de prédominance de tendances anciennes.

Ainsi seulement nous éviterons de retomber dans les erreurs ou les faiblesses d’hier.

Enfin, Vienne a élevé une forte et éloquente protestation contre l’impérialisme et les traités de paix imbéciles, dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils prolongent l’état de guerre et entretiennent les malentendus et les haines entre les peuples, en même temps qu’ils empêchent tout effort de relèvement économique dans les divers pays.

A bien des titres, par conséquent, et ce sera la conclusion de ces braves réflexions, la Conférence de Vienne a su parler une véritable langage internationaliste.

Souhaitons qu’il soit entendu. Il le sera d’autant plus que les partis ayant adhéré à cette Conférence sauront dans leur propre pays mener le bon combat socialiste, en évitant soigneusement les fautes qui ont perdu la IIe Internationale et celles qui ont empêché la IIIe Internationale d’être autre chose qu’un groupement de secte, divisant partout le prolétariat au lieu de l’unir. »

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« Louise Saumonneau demeure au parti », Le Populaire, 6 février 1921.

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Document publié dans la Maison Socialiste. EUD, 2005

Présentation

Figure du combat minoritaire, féministe de premier plan dans le mouvement socialiste, Louise Saumoneau refuse de s’inscrire dans le nouveau Parti communiste. Cette recrue témoigne du maintien dans la SFIO d’un certain nombre de socialistes attachés à la Révolution mais surtout à l’unité du parti. Cela renvoie à une des modalités de reconstruction du socialisme, la mémoire de l’unité comme base identitaire.La scission devient un accident, une simple séparation que le futur annihilera pour redonner vie au passé de la France socialiste. La mémoire de l’unité structure ce passé socialiste, élément central de l’identité reconstructrice de la sfio. Cette thèse est celle de Jean Longuet dans un discours de novembre 1920 qui tente de démontrer le destin des deux fractions séparées du socialisme l’une allant vers le ministérialisme l’autre vers l’anarchie et la violence; seule l’unité peut empêcher cette double dérive emmenant vers des rivages étrangers au socialisme1. L’unité est le bien à préserver dans le respect de la légalité, de la morale socialiste. Le petit-fils de Karl Marx refuse les dispositions des conditions de l’adhésion à l’Internationale Communiste connues au fur et à mesure, dimension présente dans l’article de Louise Saumoneau2. Cette thématique unitaire est celle des reconstructeurs : il faut maintenir le cadre de 1905 pour ne pas faire le jeu de la bourgeoisie, pour éviter le dépérissement des factions socialistes. Une seule condition est mise à cette unité : la liberté de discussion. La guerre n’est plus élément décisif de différenciation interne. Les dissensions nées du premier conflit mondial sont liées au passé socialiste, elles ne sont pas source de novation pour la pratique socialiste.

Lors du congrès de Tours, les orateurs « reconstructeurs de droite », Jean Longuet, Paul Faure, convoquent le passé pour signifier le refus du diktat de Moscou, le refus de penser le présent comme totalement nouveau, configuré par le premier conflit mondial. L’unité construit un pont entre l’avant et l’après 1914, elle postule les combats internes aux socialistes comme possibles, l’affrontement droite/gauche acceptable dans cette chronologie niant 1914/1918. Affirmée, voulue, l’unité est celle des années 1918/1920 basée sur la politique minoritaire reposant sur deux conceptions de l’internationalisme

-l’opposition à la guerre réinsérant le présent dans l’identité reconstructrice.

– la revendication de l’Internationale d’avant 1914.

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« Au camarade Paul Faure. Secrétaire du parti socialiste (S.F.I.O.).

Mon cher camarade,

Du jour où j’ai connu et examiné les conditions meurtrières que Moscou imposait à notre Parti, j’ai entrevu les possibilités d’une scission, de ce jour-là j’ai pris la ferme détermination de ne pas adhérer au parti de la proscription et des « épurations périodiques ». Les inquisiteurs auront toujours assez de besogne, n’est-il pas vrai ?

Réduite à l’inaction depuis plus de deux mois alors que se déroulaient les derniers événements qui ont amené le dénouement fatal, -dénouement dans lequel seul un petit nombre peut dire qu’il n’a aucune part de responsabilités « immédiates ou lointaines », – j’ai eu bien souvent l’idée d’abandonner définitivement la lutte, de me retirer sur mon « Olympe » de la montagne Sainte-Geneviève, pour y gémir sur les ruines de la Jérusalem Socialiste, si péniblement édifiée en 1905 et maintenant détruite, dans des conditions et à un moment tels que la raison reste confondue devant un crime aussi stupide. Tentation lâche évidemment, fortifiée et entretenue par un mauvais état de santé persistant, mais âprement combattue par la vision de ce grand mot impératif : Devoir ! qui s’inscrivait sur tous les objets m’environnant. Devoir ! C’est là, sans doute, pour les « laissés-pour-compte » de nos grands lycées, l’une de ces idées de « petit-bourgeois » comme honneur, dignité, morale, moralité, propreté… J’avoue humblement que je l’ai cependant puisée dans la lignée des serfs de la ville et des champs qui constitue mon arbre généalogique. Cette fois encore ce sentiment a triomphé des pensées débiles.

Je reste donc avec vous, cher camarade, avec tout mon passé, qui ne supporte aucun recul de pensée, ni d’action, apportant ainsi, je le crois, un « morceau d’unité socialiste » reconstituée à Tours, un complément nécessaire pour que toutes les tendances y soient représentées et puissent, comme par le passé, se heurter et même se combattre, sans se proscrire : pour que notre parti soit aussi tout à fait représentatif du « Socialisme de guerre », du « Réformisme », et de l’illusionnisme parlementaire. Il est vrai que, pour certains, ce ne sera qu’un otage de plus ; néanmoins, mon miroir ne m’a pas renvoyé mon image sous cette forme-là.

Les masses de « jeunes » que la guerre a amenés au Socialisme et dont les souffrances, les meurtrissures, les amertumes exploitées présentement d’une manière ignominieuse et indigne, semblent aujourd’hui aveuglées au point de ne plus distinguer ceux qui s’efforcèrent de mettre fin à leurs misères, de ceux qui mirent tout en œuvre pour les prolonger, dès que ces derniers ont reçu le baptême et la confirmation qui les fait parfaits Communistes. On doit s’efforcer de comprendre les âmes tourmentées de ces « Enfants du siècle » et ne point désespérer de les attirer à soi. Un jour viendra où, dégagés des vapeurs sanglantes dont ils ont été enveloppés durant de longues années et dont ils sont encore tout imprégnés, ils comprendront le respect de leur personne humaine et l’amour qu’ont pour eux ceux qui désirent les voir aller aux combats révolutionnaires en pleine conscience du but à atteindre et s’emploient à les en instruire ; ils percevront le mépris que professent à leur égard ceux qui veulent, au contraire, les fanatiser, voire même les militariser. Ils imposeront alors, comme certains d’entre nous le firent autrefois, la reconstitution de l’« Unité totale », faite de discipline et de tolérance.

Cordiales salutations.

1 Jean Longuet, « Lendemain de congrès », Le Populaire , 28 novembre 1920.

2 Stéphane Courtois, Marc Lazar, Histoire du Parti communiste français, Paris, Puf, 1995, p.51-54.

Published in: on décembre 20, 2009 at 2:20  Laisser un commentaire  
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